merisier finition vernis teinté chêne foncé, acajou et naturel.
Taille: 65X50cm.
Tps de travail: 61h
Prix: 915€.
Voici un extrait de mon premier né.

Et Un...
Je suis né le 25 Décembre 1958 à Lille.
Et vous ?...
Je suis le cadet d'une famille de quatre enfants.
Ma mère était directrice d'école maternelle. Mon père vivait d'expédients dont je sais peu de choses, mais il était officiellement artiste peintre.
Je me souviens peu de ma petite enfance. Nous habitions un village du Nord appelé Steenvoorde. Ça fait deux voyelles de secours... Il y avait les champs de houblon, les vieux moulins en bois et en ruines. Les routes pavées. Les maisons de briques. Les clochers comme des phares éteints, sur l'horizon, horizontal d'un bout à l'autre.
La nature dans le plat pays n'est pas expansive.
Elle se heurte au vent et au ciel bas. Au froid.
C'est une région d'intérieurs.
Tout se joue derrière les fenêtres, qui ne laissent rien voir.
Quand on est dehors on se tait. On se rentre. On sort de chez soi, pas de soi. Si ce n'est par accès d'humeur. Sinon, blocus et petit oeil. Quand on sort de chez soi, on change de façade, sans
plus.
Et puis la terre est grasse, gorgée d'eau. Ça rend le pas lourd. L'entrechat pesant. Ça danse pas des masses. Ça défile plutôt dans les rues principales, au printemps ou à l'occasion, à l'abri
des fanfares, dans des cortèges masqués, menés par des géants impavides en papier mâché, au regard peint, sur une peau de carton.
De quoi s'agiter un peu, mais pas vraiment de quoi rire.
C'était comme ça la vie d'adulte. A porter d'un jour à l'autre. Avec des valises plein les poches, et des poches jusque sous les yeux...
Avec les copains, on trouvait l'air léger dans les escapades, les virées à bicyclettes, les cabanes dans les arbres, les marches allègres sous la pluie. On voulait sortir nous ! Mais à l'écart du climat. De tous les climats de Steenvoorde, avec ses deux voyelles de secours...
A la maison, le temps était aussi plutôt gris.
Papa, citadin dans l'âme, devenait de plus en plus rare.
Il a fini par disparaître. Du haut de mes premières années, son absence était pour moi un puissant mystère. Ses rares apparitions aussi...
Le divorce avait revêtu l'ampleur d'un événement cosmique auquel je n'avais pu assister,
faute d'observatoire. Mais je sentais qu'il s'était produit un bouleversement important dans les étoiles. Et que, même si c'est loin les étoiles, ce qui leur arrive nous touche de si près, qu'on
dirait que ça vient de l'intérieur...
Il avait fait aussi peu de bruit que les étoiles, ce verdict.
A peine le frottement du rideau qui se ferme sur la scène. On entend plus rien. On sait qu'un spectacle est fini et que c'est le moment de quitter le fauteuil d'amour du premier rang. Celui qui
nous était réservé à la naissance. Allez, on s'en va...
Jusqu'à son remariage, Maman avait été très prise par son travail, qui avait aussi sûrement été son refuge. Même adulte, un enfant a toujours besoin d'être rassuré. D'une façon ou d'une autre...
Mes frères et soeur et moi étions passablement livrés en pâture à nous mêmes. La couleur des événements nous rendait souvent cruels. La joie, dans notre plat pays, cherchait sans doute à atteindre des sommets imaginaires; ça grimpait dur et ça tombait de haut. Hisser le jeu au dessus de la réalité, c'est un drôle de chantier ! Heureusement, la camaraderie m'a aidé à me battre en retraite et à gagner mes galons d'évadé...
Le soir , dans mon lit, avant de m'endormir, je creusai des tunnels.Et au grand jour, je sortais de terre pour me faire la belle entre loustics ! Des brassées de rires, des courses dans les champs et les cours d'écoles, des aventures buissonnières, autour des étangs, dans les pâturages, constellés de pissenlits et de bouses de vaches parfumées, poétiques lorsque de petits nuages de papillons bleus y trouvaient leur bonheur.L'enfance de l'art...
Et Deux...
J'ai bien réfléchi...
Mais c'est tout vu, les gens normaux sont fous !
A moins que ce ne soit l'inverse. De toutes façons, les normes sont bien
trop énormes, même petit à petit... Mornes normes...
Mes parents ont divorcé dans les années soixante.
Pratique courante, et courante contagieuse. Elle court, elle court la pratique ! Le mariage a la courante, et pas de docteur. Que des avocats.
Laxatifs les avocats ? Et libérés les acteurs ?
Les premiers rôles ont la relaxe hâtive.
Dans ces affaires, qui est à la noce ? Et qui est bon juge...
Les enfants sont bons juges. Ils ne prononcent pas de verdict.
Ils souffrent, et ça en dit plus qu'assez...
Si j'ai bien compris, Papa s'est marié comme on se trompe de route, sans
prendre le temps de s'arrêter pour réfléchir ou consulter la carte. Il est sans doute possible de se marier par inadvertance. Pour essayer. Par souci de distraction, juste histoire de continuer dans une direction. Ou parce que c'est comme ça...Du reste, quelle direction prendre plutôt qu'une autre quand on adopte la conviction que la vie n'a pas de sens. Quand on descend du singe, que peut-on faire d'autre que continuer à descendre...
Mon Papounet a pris une route sur laquelle il ne voulait surtout pas
« s'engager ». Comme il le disait lui-même, il s'était fait avoir... Alors, les raccourcis ont succédé aux détours, les détours aux déviations, les déviations aux égarements, les
égarements aux impasses.
La routine quoi. Mais qui conduisait au juste ?
Ça, c'est une question d'enfant...
Maman non plus n'avait pas le sens de l'orientation. On peut-être adulte et déboussolé,
naturellement. On peut trouver beaucoup de choses en ayant perdu le bon sens. Néanmoins, Maman, ma petite pupille de la nation, croyait en quelque chose qui se vérifiait dans ses choix. Elle
avait un moteur qui chauffait, mais qui chauffait aussi les autres. Elle aimait. Elle aimait son métier et s'y donnait à fond, me semble t'il. L'enfant orpheline s'occupait avec passion des
enfants des autres dans l'école maternelle du village. Il y avait chez Maman un feu qui, malgré les erreurs et les drames foisonnants, réchauffait l'enfance. Mes os, mes muscles, mes nerfs et
moi-même nous en souvenons...
Comme si c'était aujourd'hui...
Souvenirs, souvenirs...
Quand certains d'entre eux remontent à la surface, il y a de quoi se demander qui a pu pondre des trucs pareils !...
La mémoire a des secrets bien gardés. De vieilles manigances qu'elle tient cachées, au chaud, dans des couveuses secrètes. Pour éviter d'avoir à aller trop hâtivement se faire cuire un oeuf.
C'est pourtant si nourrissant avec des mouillettes !..
Philippe, notre frère aîné, avait eu un papa que je n'ai jamais vu et dont je n'ai pratiquement jamais rien su.
Philippe, blond aux yeux bleus, grand, fort, silencieux, avait été élevé par ce père là. On le voyait rarement. Je me souviens d'un jour où je me tenais à quatre pattes sous la table de la cuisine. J'avais cinq ou six ans. Un garçon de seize ans est entré dans la pièce, tout contenu, dans un habit militaire. Tétanisé par la situation irrégulière d'entrer chez sa mère comme une sorte d'étranger inconnu de ses frères et soeur, la corde affective tendue dans le motus, et prête à rompre...
Prête, mais passée sous silence. Comme si le silence y pouvait quelque chose...
Ses cheveux clairs ondulaient sur ses tempes, comme un peu de poésie dans un monde sans
rimes. Avait-il choisi l'armée pour échapper à l'absence de famille? Maman disait que son père était alcoolique et bossu. Mal formé d'avoir bon dos ? Je ne sais...
Sous ma table protectrice, je trouvais ça confusément terrible et étrange. Les racines du malheur ne font rien pousser de bon.
Même si les ronces fleurissent...
Quelle lumière aurait pu les faire sécher...
Fichues racines derrière un si beau visage d'enfant, dont j'avais du mal à réaliser qu'il était celui de mon grand frère. Son manteau était de toile épaisse, et plus tard, j'ai entendu son rire
qui coulait, comme une eau claire, et pourtant retenue longtemps dans je ne sais quelle citerne...
Philippe aurait préféré que son nom s'écrive avec deux ailes.
Et une seule paix...
Son fils doit avoir aujourd'hui dans les 30 ans.
Ressemble t'il à son père ? Ressemble t'il à mon frère ?
Personne dans la famille ne pourrait répondre à cette question...
Et Trois...
Sylvie, ma petite soeur, est née aînée en 52, si je ne me trompe.
Elle en a lâchement profité pour vivre avant moi.
Il paraît que madame mangeait les mouches qu'elle attrapait aux fenêtres. Peut-être qu'avant ma naissance, Sylvie était un poisson, et que la maison était remplie d'eau, et que maman et papa
attendaient que j'arrive, tout mouillés, juchés sur la table de la cuisine qui flottait tant bien que mal, sous le plafond. Mais non, ce n'est pas possible. Les poissons mangent bien des mouches,
mais il n'y a pas de mouches aux fenêtres dans les maisons pleines d'eau. Ou alors, du mauvais coté...
Toujours est-il que personne ne m'a parlé beaucoup de cette période de ma préhistoire. Tous muets comme des carpes ? Ou vagues comme la mer. Ce qui ne l'empêche pas d'être diantrement profonde, la copine...
Notre marraine adoptive la surnommait zézette.
Jean-Claude, le troisième mari de maman, l'appelait puce.
Mais parler de Sylvie, c'est une autre histoire.
Elle n'avait pas de puces et encore moins de zézette !
La preuve, elle est ma petite soeur ! Et sans doute a t-elle été ma petite mère à plus d'une occasion. Quoiqu'il en soit, six ans de différence lorsqu'on est enfant, font des enfances très
différentes. Et en plus c'était une fille !
Qu'est-ce qu'aurait pu y comprendre un petit garçon, avec six ans de décalage horaire ? Bien des choses, n'est ce pas. Mais il ne m'appartient pas de les raconter ici. C'est sa propriété privée, et moi aussi je frappe (tout doucement) avant d'entrer.
Il avait l'oeil noir et profond, embusqué dans une gravité sans appel.
Nous partagions la même chambre, et ce n'était ostensiblement pas à son goût. Je sentais, sans analyse, que dans les frasques de mon frère à mon égard, s'exprimait la douleur d'un problème à
l'ampleur plus profonde, souterraine, probablement lié à l'ambiance, à l'histoire familiale.
J'étais le dernier venu. Certes tout le contraire du premier venu, mais de là à être le bienvenu, il y avait une certaine distance, sûrement franchissable, mais, par quelle avenue...
De déconvenue en déconvenue, la lutte était acharnée et les répits parcimonieux. Je me souviens que bien des années plus tard, alors que nous échangions nos souvenirs en riant, il y avait eu un
silence au coeur duquel il m'avait soufflé : « j'ai peut-être exagéré ». Pas sûr...
Mais précieux aveu ! Comme de signer une sorte de reconnaissance de dette d'amour. Entre deux frères devenus adultes, ce n'était pas rien...
Les moments rares, quelqu'éloignés qu'ils soient, sont toujours en gestation. Ils donnent le
goût de la vie qui veut vivre. Pas aux grandes surfaces de l'intelligence, mais aux profondeurs du coeur, sans négoce, sans pub, sans promo...
Les moments rares. Parenthèses qui battent des ailes...
Et c'est bon comme des signes, indicateurs de sens, qui fredonnent des promesses aux oreilles, et y font taire les bourdons. Attentifs...
Sacré frangin. Frangin sacré.
Je me souviens d'une vengeance longuement méditée.
Fabrice aimait dormir. Je m'étais levé aux aurores. Je m'étais hissé silencieusement sur le pied de son lit, et j'avais fait mon pipi du matin, avec la détermination du pirate farouche qui porte
l'estocade, sabre au clair, sur le gaillard avant. Le gaillard en question n'aura jamais eu de meilleure occasion d'émerger !
Quelle était la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase de façon si cavalière, en plein repos du guerrier ? Oublié...
A une autre époque, je m'étais lancé dans une guerre des tranchées où je multipliai les actes héroïques, chaque soir, à l'heure du coucher et de l'extinction des feux. Je plantais le décor de mes exploits en mimant d'atroces agonies bien au chaud dans mes draps, avec des râles dignes de vos pires cauchemars.
Cette troisième guerre mondiale durait depuis plusieurs jours, lorsqu'un soir, au coeur
d'une bataille épique, j'entendis mon frère chuchoter à travers la pièce « meurs en silence ! »...
C'est beau la cohabitation. Ça multiplie les regards. Même dans le noir !
Trois mots avaient suffit à mettre fin à une guerre, à me ramener à la paix du soir. Si c'est pas de la victoire sur la nature humaine ça !
J'avais déplié le drapeau blanc, et je m'étais endormi dessus, sans tambour ni trompette !...
Fabrice était aussi l'illustre et modeste inventeur de la purée au sucre. De la chasse aux libellules en vol, à l'aide d'une grande perche. Ce qui avait comme résultat immédiat de lui donner des airs de Don Quichotte en pleine agitation, pourfendeur des nuées placides. Et comme résultat
secondaire de donner naissance à des puzzles d'une nature nouvelle, puisqu'il s'agissait de reconstituer méticuleusement les victimes dont on avait retrouvé les morceaux, afin de les rendre présentables pour ses vitrines de collections...Jean-Claude l'avait surnommé Pépére, à cause de ses airs de volcan d'Auvergne, quand il méditait je ne sais quelle déambulation intérieure dans un fauteuil, durant de longs moments. Mais ce volcan couvait des éruptions que personne n'a vu venir.
Aussi, quand chacun est pris dans ses propres douleurs sourdes, qui peut entendre gronder
les profondeurs souterraines de ses voisins de galerie.
Au royaume des taupes...
Le Pépére est parti loin, en Belgique, pour une école d'horticulture qui l'a fait passer de
la vie confinée de notre village à celle d'une ville étudiante des années soixante-dix. Dans ce sens, il n'en est jamais revenu. Si ce n'est altéré par les drogues, de moins en moins douces, usé
par les voyages sous influence, aux Indes. Les dérives exaltées qui engloutissent les rêves dans des vagues de folie de plus en plus hautes, avec des creux de plus en plus abîmés, et les forces
des courants qui ne laissent plus d'alternatives...
Personne dans les ressacs dont notre famille était pétrie. Personne n'a pu le ramener au rivage qui portait son nom. Il a mis fin à ses jours. Dans sa roulotte. Organisant les choses pour laisser
croire à un accident. Pour ne pas faire de peine. Mais même ça, ça n'a pas marché...
S'il y a quelque chose que j'encaisse mal, c'est l'irréparable.
Fabrice n'avait pas trente ans, et aujourd'hui, mes deux frères aînés sont plus jeunes que moi.
Vieillir est une chose bonne...
Et Quatre...
Marcher dans la boue, ça m'embête pour mes chaussures.
Marcher dans la neige, ça m'embête pour la neige.
Piétinée ou pas , la boue reste la boue, et c'est elle qui laisse des traces.
Mais la neige...
Elle est tellement plus belle avant qu'on y mette les pieds...
L'homme n'est pas doué pour le bonheur.
L'homme ? C'est qui ça ? Ni vous, ni moi, bien sûr...
Ni vous, ni moi, ne sommes doués pour le bonheur.
Le coeur de l'homme se fait du mauvais sang. Et il en met partout !
Et ça tâche...
La folie est attachée au coeur de l'homme.
L'histoire en témoigne. Nos généalogies en témoignent. Nos vies en témoignent. Nos pensées en témoignent.
D'ailleurs, ce sont elles qui font l'Histoire. La pauvre...
De mauvaises nouvelles plein nos livres d'Histoire, et pas un scoop !
Quoique, à bien y regarder, vers l'an zéro...
Votre généalogie, je ne la connais pas. Mais il est probable qu'elle aussi soit une drôle d'histoire. Une drôle
d'histoire comme on dirait une drôle de guerre. Pas marrante du tout, quoi.
L'hécatombe laborieuse, et pas rieuse pour deux sous...
Et qu'est-ce qui pourrait nous en tirer, de cette humanité à la beauté
fatale ? Chassez le naturel, il revient au galop. Ou à la charge. Toujours cavalièrement... Alors ?
Qu'est-ce qui pourrait les juguler, nos hécatombes généalogiques ?
Le bonheur ? On ne sait pas faire. Ça se saurait non ?
L'argent ! Ben non, puisque c'est le nerf de la guerre. Et même, de la guerre des nerfs...
La morale ?
Parce que sans morale ,vivre serait démoralisant ? Oui mais...
Le naturel revient toujours. Et toujours sur ses grands chevaux ...
L'espérance ? parce que sans motivation, après tout, il n'y a plus de raison de rien. Et sans raison, plus de but. Et sans but, plus de sens...
Et si la vie n'a pas de sens, nous sommes perdus d'avance...
Dans une laborieuse hécatombe...
Mais qu'est-ce qui peut nous sortir de là ?... Rien ?...
De deux choses l'une. Soit vous vous posez toujours plus ou moins la question, soit vous avez une réponse. Si ce n'est
la réponse à tout, c'est peut-être l'atout réponse. Celui qu'on garde dans sa manche au cas où. Pour ne pas être pris au dépourvu. Pour avoir l'air au courant...
S'il n'y a ni question, ni réponse, c'est que vous êtes mort !
Votre généalogie s'arrêtera avec vous, ou elle continuera à pousser le bouchon plus loin, avec ou sans vous...
Et tant pis pour les messages de détresse dans les bouteilles, puisque de toutes façons, elles sont jetées à l'amer.
Là où personne ne pourra les lire.
Plouf...
En tout cas, en un mot comme en cent, en deux temps et trois mouvements, en quatrième vitesse et en cinq sets, voilà à quoi elle ressemblait, ma généalogie, ou tout au moins, la part que j'en connais...
Accrochez-vous...
Du coté maternel, maman était orpheline à l'age de sept ans, sa maman s'étant éteinte jeune d'une maladie sans nom,
« en tombant de son lit ».
Son papa fut quand à lui, victime d'une bombe perdue alors qu'il traversait la cour de l'établissement où il faisait l'ingénieur.
Restait tante Marthe, vieille fille rude ou célibataire endurcie, « enfermée » entre poules et potager dans un plat village du Nord, et décédée comme ayant vécu: seule.
Du coté paternel, la famille était plus étendue. Huit frères et soeurs, un grand père triste, mort du cancer vers la
soixantaine, et grand mère, assassinée par son gendre lors d'une dispute. Lui-même s'est suicidé à sa sortie de prison, vingt ans plus tard. Il avait trois enfants devenus orphelins légaux quand
leur mère a disparu dans un crash aérien, alors qu'elle allait se faire avorter en Angleterre.
Papa avait deux autres soeurs. L'une privée d'enfants, coule une retraite trop paisible du coté de Poitiers. L'autre, comme une rescapée, vit tranquille aux Etats-unis avec son
chirurgien-dentiste de mari et leurs enfants.
Comme s'il avait fallu s'expatrier pour s'en sortir...
Restent quatre frères: Maladies graves, divorces, débâcles routinières, débandades ordinaires, dérives à grande fréquentation, voies larges de la perdition...
Sur deux générations que je n'ai su que de loin, le malheur l'emporte, et emporte presque tout, haut la main, de revers en revers, avec poigne. Et la génération suivante s'est pris la gifle
lente, comme une caresse, sans sourciller. Tête baissée même, avec des ronrons terribles, reproduisant cet état de fait aux petits bonheurs laissés pour compte.
Passant la main...
Garder la tête hors de l'eau ne mènerait pas à grand chose de plus dans les courants contraires de ma généalogie.
Il faut s'en sortir. Sortir de ces courants et de leur lit.
Sortir du lit et du rang. Déranger tout.
Ne plus parler ou se taire pour ne rien dire. Déranger tout.
Ne plus se poser de questions comme on se pose, de question en question. Ne pas y rester, mais partir de rien.
D'un point de départ à un point de non retour.
D'un point c'est tout, et d'un tout arrive à point à qui sait attendre, sans s'étendre. S'attendre à tout et ne pas y
rester.
Partir, à la recherche de la réponse qui manque. Qui vous manquait déjà bien avant de pouvoir l'aimer ou la haïr de vos questions.
De la réponse qui ne manquera pas de répondant, jamais.
Et pour toujours...
Ferme et définitive.
Définitivement là où tout commence.
Là où rien tombe. En désuétude...
Comme les feuilles sèches des oeuvres passées tomberaient d'un arbre généalogique. Sans bruit. Sans rien de vital à lire dessus.
A taire.
A faire terre.
A faire de nous...
Des étrangers sur terre...
L'Expression a peur du sable,
pas du sabre,
surtout lorsqu'ils sont mouvants...
Et cinq...
Comment croire ou ne pas croire en Dieu
quand on ignore s'il existe ou non.
(Printemps 80.)
Il est bien là , le problème.
Pour vous comme pour moi, et quoiqu'on en pense.
Pour pouvoir croire en Dieu, il faut d'abord que je sache qu'il existe.
Pour ne pas croire en Dieu, honnêtement, c'est idem: il faut d'abord que je sache qu'il n'existe pas.
Sinon, il n'y a qu'ignorance et obscurantisme d'un coté comme de l'autre.
Cette ignorance, on lui donnera le nom de croyance ou d'opinion, pour avantager les apparences. Pour garder une bonne opinion de soi-même...
Pour le souci, avoué ou non, de sauvegarder l'idée qu'on est pas des bêtes, ou au moins, des bêtes moins bêtes que les bêtes. Pour sauvegarder l'air intelligent qu'on se donne comme on se donne
le change...
Paraître savoir quelque chose. Une grande préoccupation, ça !...
Nos préoccupations nous jugent. Et la plupart du temps, elles nous condamnent, quelque soient leurs façons de faire raisonner leurs discours-toujours...
Alors, comment savoir si Dieu existe?
Comment connaître la vérité, et qu'on le veuille ou non, la vérité qui change tout. La vérité dont tout dépend...
Personne ne peut prouver que Dieu existe ou non.
Beaucoup de témoins et de convaincus, mais pas de preuve.
Ni d'un coté, ni de l'autre.
Une seule chose peut faire la différence.
Si Dieu n'existe pas, nous sommes condamnés aux opinions. Mais s'il existe, il est en mesure de nous le faire savoir lui-même.
S'il existe, il peut trancher dans le vif de la question, pour peu que la question soit vive, et non lettre morte. Il peut trancher dans le vif et se manifester, manifestement, et de façon
manifeste.
Là où ça fuse, et là où ça confuse.
Là où ça fait mal et là où ça fait bien.
Là où ça cause toujours et là où c'est passé. Sous silence.
Là où ça s'agite et là où ça se morfond.
A la source de ce qui nous est le plus cher: nous.
Mais encore faut-il que la question soit posée...
Ça fait du bien de poser quelque chose qui pèse.
Ça enlève un poids. Ça soulage.
Sinon, si on est léger, on le reste...
Et c'est là qu'en arrivent mes petites écritures.
J'ai posé la question.
Si Dieu existe, qu'il le prouve. Sinon basta.
Et j'ai consciencieusement fait en sorte qu'il ait la possibilité de me répondre, sans faire la sourde oreille. J'ai posé mon Walkman. Honnêtement. Désireux d'être intègre dans ma démarche.
Essayant de rendre les conditions favorables par souci de sincérité.
Sachant que, d'une façon ou d'une autre, la question était essentielle.
Sachant que, quelque serait la réponse ou l'absence de réponse, tout tournerait toujours autour de ça, qu'on le veuille ou non.
Et Il m'a répondu...
Qu'on le veuille ou non...
Et Six...
Quand-même, il y a une différence entre le fait de voir un chemin et celui de s'y engager.
Un homme se pose toujours plus ou moins la question de savoir quel est le sens de sa vie. Mais, il faut bien en convenir, nous mettons rarement cette question en pratique.
Mettre une question en pratique ?
S'investir activement dans une recherche de réponse.
Une quête quoi...
Se mettre en quête d'une réponse, c'est commencer par reconnaître qu'on ne l'a pas en soi. C'est reconnaître que, jusqu'à cette question, on a vécu dans l'ignorance du fait qu'on ne connaissait
pas le sens de la vie.
Qu'on s'est contenté du stand by de l'essentiel...
Se mettre en quête d'une réponse, c'est reconnaître que, l'ignorance; on en a jusque là !
Qu'on se soit fait une certaine idée de la chose n'y change rien.
Qu'on soit allé piocher chez les autres ou dans nos rêves une conception de la vie, relève du bricolage, du concept, pas de la réponse.
Quand je dis « à mon sens », je me fie à mes sens, qui, en eux-mêmes, sont bien incapables d'appréhender le sens de la vie, le sens unique de la question : « mais qu'est-ce que je
fais là ? Pourquoi tout ça ? »...
On vit tous fermés comme des huîtres dans ce monde de brutes.
Comme des mollusques, nous avons lentement sécrété notre coquille, nos abris anti-tout. Avec le tendre à l'intérieur, enfouis et en fouillis. Autour d'un nombril aux aguets qui ne se serait
jamais vraiment remis de sa privation de cordon. Planqués, comme « hors de question », avec ou sans point d'exclamation. Comme certains d'être édifiés dans le bon système... De
défense.
Notre entendement peut-il ajouter ou soustraire quoique ce soit à la vérité ? Il peut s'y soustraire, ou l'emballer en s'emballant. Ou tenter de l'appréhender avec ses faibles moyens. Mais ce
sera toujours faible et moyen.
Il peut aussi tout lâcher.
Et ça commence par là, mettre une question en pratique...
Il faut bien que je le reconnaisse, j'ai été poussé à mettre la question de Dieu en pratique. Les événements m'ont
bousculé, acculé, dans le système de défenses, de repères et de repaires que je m'étais bâti « par la force des choses ».
J'ai été contraint de mettre ma recherche en marche, d'en faire une priorité, de sortir de mon trou. Ce qui, évidemment, remet tous les paramètres, même les plus anciens, en question.
Pratique ou pas...
A l'époque, Evelyne, mon épouse, nos cinq enfants et moi-même, vivions dans une ancienne maison de maître. J'en étais
aux environs de trente six ans et notre fille Manon, trois ans, était tombée bien malade. Elle était prise d'une toux irrépressible et rauque qui l'a progressivement dominée vingt-quatre heures
sur vingt-quatre. Elle devint pâle et sans forces, les yeux cernés d'ombres ne provenant d'aucune lumière.
Médecins, spécialistes et analyses se sont succédés sans succès.
Même mon père, que jamais rien ne semble atteindre, en était affecté.
Manon perdait du poids, et nous perdions pieds. Ses quintes de toux
nous chiffonnaient les nerfs comme du papier journal, avec toujours la même mauvaise nouvelle écrite dessus, dans un sang d'encre...
Quelques temps auparavant, Evelyne avait commencé, de façon passablement soudaine, à fréquenter une église régionale. Je trouvais
cela sans intérêt et un tantinet irritant. Je ne m'étais jamais préoccupé de Dieu, et de toute évidence, Dieu ne s'était jamais préoccupé de moi.
Or, voilà Evelyne, les enfants, ainsi que notre Manon malade, partis à la messe. Et leur retour fut mon premier étonnement.
Ma pensée s'est tue. C'était sans commentaire.
Ma fille ne toussait plus. Comme ça. D'un coup.
Au dire d'Evelyne, le « pasteur » avait prié pour elle.
Bon...
La chambre de Manon était contiguë à la nôtre, et la cloison qui les séparait était mince. Et voici que la nuit les
quintes de toux redoutables reprenaient. Et voici qu'à chaque fois que ces quintes reprenaient, Evelyne chuchotait une prière. Et voici qu'à chaque fois qu'Evelyne priait, la toux s'arrêtait.
Hum !...
Silence du ruminoscope.
Manon dormait et n'aurait de toute façon pas pu entendre les chuchotis de sa
mère. Alors, coïncidences ?...
Une fois. Bien sûr !
Deux fois. Sans doute que oui...
Trois fois...
Une nuit suivante, une quinte de toux reprit.
Evelyne dormait profondément et ne réagissait pas.
La quinte se prolongea.
Je réveillais doucement une partie de ma moitié : « Evelyne, Manon tousse »...
Un chuchotis, et plus de toux...
Ça c'est fort !...
Et moi, j'ai l'air malin dans l'histoire...
