Et Quatre...
Marcher dans la boue, ça m'embête pour mes chaussures.
Marcher dans la neige, ça m'embête pour la neige.
Piétinée ou pas , la boue reste la boue, et c'est elle qui laisse des traces.
Mais la neige...
Elle est tellement plus belle avant qu'on y mette les pieds...
L'homme n'est pas doué pour le bonheur.
L'homme ? C'est qui ça ? Ni vous, ni moi, bien sûr...
Ni vous, ni moi, ne sommes doués pour le bonheur.
Le coeur de l'homme se fait du mauvais sang. Et il en met partout !
Et ça tâche...
La folie est attachée au coeur de l'homme.
L'histoire en témoigne. Nos généalogies en témoignent. Nos vies en témoignent. Nos pensées en témoignent.
D'ailleurs, ce sont elles qui font l'Histoire. La pauvre...
De mauvaises nouvelles plein nos livres d'Histoire, et pas un scoop !
Quoique, à bien y regarder, vers l'an zéro...
Votre généalogie, je ne la connais pas. Mais il est probable qu'elle aussi soit une drôle d'histoire. Une drôle
d'histoire comme on dirait une drôle de guerre. Pas marrante du tout, quoi.
L'hécatombe laborieuse, et pas rieuse pour deux sous...
Et qu'est-ce qui pourrait nous en tirer, de cette humanité à la beauté
fatale ? Chassez le naturel, il revient au galop. Ou à la charge. Toujours cavalièrement... Alors ?
Qu'est-ce qui pourrait les juguler, nos hécatombes généalogiques ?
Le bonheur ? On ne sait pas faire. Ça se saurait non ?
L'argent ! Ben non, puisque c'est le nerf de la guerre. Et même, de la guerre des nerfs...
La morale ?
Parce que sans morale ,vivre serait démoralisant ? Oui mais...
Le naturel revient toujours. Et toujours sur ses grands chevaux ...
L'espérance ? parce que sans motivation, après tout, il n'y a plus de raison de rien. Et sans raison, plus de but. Et sans but, plus de sens...
Et si la vie n'a pas de sens, nous sommes perdus d'avance...
Dans une laborieuse hécatombe...
Mais qu'est-ce qui peut nous sortir de là ?... Rien ?...
De deux choses l'une. Soit vous vous posez toujours plus ou moins la question, soit vous avez une réponse. Si ce n'est
la réponse à tout, c'est peut-être l'atout réponse. Celui qu'on garde dans sa manche au cas où. Pour ne pas être pris au dépourvu. Pour avoir l'air au courant...
S'il n'y a ni question, ni réponse, c'est que vous êtes mort !
Votre généalogie s'arrêtera avec vous, ou elle continuera à pousser le bouchon plus loin, avec ou sans vous...
Et tant pis pour les messages de détresse dans les bouteilles, puisque de toutes façons, elles sont jetées à l'amer.
Là où personne ne pourra les lire.
Plouf...
En tout cas, en un mot comme en cent, en deux temps et trois mouvements, en quatrième vitesse et en cinq sets, voilà à quoi elle ressemblait, ma généalogie, ou tout au moins, la part que j'en connais...
Accrochez-vous...
Du coté maternel, maman était orpheline à l'age de sept ans, sa maman s'étant éteinte jeune d'une maladie sans nom,
« en tombant de son lit ».
Son papa fut quand à lui, victime d'une bombe perdue alors qu'il traversait la cour de l'établissement où il faisait l'ingénieur.
Restait tante Marthe, vieille fille rude ou célibataire endurcie, « enfermée » entre poules et potager dans un plat village du Nord, et décédée comme ayant vécu: seule.
Du coté paternel, la famille était plus étendue. Huit frères et soeurs, un grand père triste, mort du cancer vers la
soixantaine, et grand mère, assassinée par son gendre lors d'une dispute. Lui-même s'est suicidé à sa sortie de prison, vingt ans plus tard. Il avait trois enfants devenus orphelins légaux quand
leur mère a disparu dans un crash aérien, alors qu'elle allait se faire avorter en Angleterre.
Papa avait deux autres soeurs. L'une privée d'enfants, coule une retraite trop paisible du coté de Poitiers. L'autre, comme une rescapée, vit tranquille aux Etats-unis avec son
chirurgien-dentiste de mari et leurs enfants.
Comme s'il avait fallu s'expatrier pour s'en sortir...
Restent quatre frères: Maladies graves, divorces, débâcles routinières, débandades ordinaires, dérives à grande fréquentation, voies larges de la perdition...
Sur deux générations que je n'ai su que de loin, le malheur l'emporte, et emporte presque tout, haut la main, de revers en revers, avec poigne. Et la génération suivante s'est pris la gifle
lente, comme une caresse, sans sourciller. Tête baissée même, avec des ronrons terribles, reproduisant cet état de fait aux petits bonheurs laissés pour compte.
Passant la main...
Garder la tête hors de l'eau ne mènerait pas à grand chose de plus dans les courants contraires de ma généalogie.
Il faut s'en sortir. Sortir de ces courants et de leur lit.
Sortir du lit et du rang. Déranger tout.
Ne plus parler ou se taire pour ne rien dire. Déranger tout.
Ne plus se poser de questions comme on se pose, de question en question. Ne pas y rester, mais partir de rien.
D'un point de départ à un point de non retour.
D'un point c'est tout, et d'un tout arrive à point à qui sait attendre, sans s'étendre. S'attendre à tout et ne pas y
rester.
Partir, à la recherche de la réponse qui manque. Qui vous manquait déjà bien avant de pouvoir l'aimer ou la haïr de vos questions.
De la réponse qui ne manquera pas de répondant, jamais.
Et pour toujours...
Ferme et définitive.
Définitivement là où tout commence.
Là où rien tombe. En désuétude...
Comme les feuilles sèches des oeuvres passées tomberaient d'un arbre généalogique. Sans bruit. Sans rien de vital à lire dessus.
A taire.
A faire terre.
A faire de nous...
Des étrangers sur terre...
L'Expression a peur du sable,
pas du sabre,
surtout lorsqu'ils sont mouvants...
Et cinq...
Comment croire ou ne pas croire en Dieu
quand on ignore s'il existe ou non.
(Printemps 80.)
Il est bien là , le problème.
Pour vous comme pour moi, et quoiqu'on en pense.
Pour pouvoir croire en Dieu, il faut d'abord que je sache qu'il existe.
Pour ne pas croire en Dieu, honnêtement, c'est idem: il faut d'abord que je sache qu'il n'existe pas.
Sinon, il n'y a qu'ignorance et obscurantisme d'un coté comme de l'autre.
Cette ignorance, on lui donnera le nom de croyance ou d'opinion, pour avantager les apparences. Pour garder une bonne opinion de soi-même...
Pour le souci, avoué ou non, de sauvegarder l'idée qu'on est pas des bêtes, ou au moins, des bêtes moins bêtes que les bêtes. Pour sauvegarder l'air intelligent qu'on se donne comme on se donne
le change...
Paraître savoir quelque chose. Une grande préoccupation, ça !...
Nos préoccupations nous jugent. Et la plupart du temps, elles nous condamnent, quelque soient leurs façons de faire raisonner leurs discours-toujours...
Alors, comment savoir si Dieu existe?
Comment connaître la vérité, et qu'on le veuille ou non, la vérité qui change tout. La vérité dont tout dépend...
Personne ne peut prouver que Dieu existe ou non.
Beaucoup de témoins et de convaincus, mais pas de preuve.
Ni d'un coté, ni de l'autre.
Une seule chose peut faire la différence.
Si Dieu n'existe pas, nous sommes condamnés aux opinions. Mais s'il existe, il est en mesure de nous le faire savoir lui-même.
S'il existe, il peut trancher dans le vif de la question, pour peu que la question soit vive, et non lettre morte. Il peut trancher dans le vif et se manifester, manifestement, et de façon
manifeste.
Là où ça fuse, et là où ça confuse.
Là où ça fait mal et là où ça fait bien.
Là où ça cause toujours et là où c'est passé. Sous silence.
Là où ça s'agite et là où ça se morfond.
A la source de ce qui nous est le plus cher: nous.
Mais encore faut-il que la question soit posée...
Ça fait du bien de poser quelque chose qui pèse.
Ça enlève un poids. Ça soulage.
Sinon, si on est léger, on le reste...
Et c'est là qu'en arrivent mes petites écritures.
J'ai posé la question.
Si Dieu existe, qu'il le prouve. Sinon basta.
Et j'ai consciencieusement fait en sorte qu'il ait la possibilité de me répondre, sans faire la sourde oreille. J'ai posé mon Walkman. Honnêtement. Désireux d'être intègre dans ma démarche.
Essayant de rendre les conditions favorables par souci de sincérité.
Sachant que, d'une façon ou d'une autre, la question était essentielle.
Sachant que, quelque serait la réponse ou l'absence de réponse, tout tournerait toujours autour de ça, qu'on le veuille ou non.
Et Il m'a répondu...
Qu'on le veuille ou non...
Et Six...
Quand-même, il y a une différence entre le fait de voir un chemin et celui de s'y engager.
Un homme se pose toujours plus ou moins la question de savoir quel est le sens de sa vie. Mais, il faut bien en convenir, nous mettons rarement cette question en pratique.
Mettre une question en pratique ?
S'investir activement dans une recherche de réponse.
Une quête quoi...
Se mettre en quête d'une réponse, c'est commencer par reconnaître qu'on ne l'a pas en soi. C'est reconnaître que, jusqu'à cette question, on a vécu dans l'ignorance du fait qu'on ne connaissait
pas le sens de la vie.
Qu'on s'est contenté du stand by de l'essentiel...
Se mettre en quête d'une réponse, c'est reconnaître que, l'ignorance; on en a jusque là !
Qu'on se soit fait une certaine idée de la chose n'y change rien.
Qu'on soit allé piocher chez les autres ou dans nos rêves une conception de la vie, relève du bricolage, du concept, pas de la réponse.
Quand je dis « à mon sens », je me fie à mes sens, qui, en eux-mêmes, sont bien incapables d'appréhender le sens de la vie, le sens unique de la question : « mais qu'est-ce que je
fais là ? Pourquoi tout ça ? »...
On vit tous fermés comme des huîtres dans ce monde de brutes.
Comme des mollusques, nous avons lentement sécrété notre coquille, nos abris anti-tout. Avec le tendre à l'intérieur, enfouis et en fouillis. Autour d'un nombril aux aguets qui ne se serait
jamais vraiment remis de sa privation de cordon. Planqués, comme « hors de question », avec ou sans point d'exclamation. Comme certains d'être édifiés dans le bon système... De
défense.
Notre entendement peut-il ajouter ou soustraire quoique ce soit à la vérité ? Il peut s'y soustraire, ou l'emballer en s'emballant. Ou tenter de l'appréhender avec ses faibles moyens. Mais ce
sera toujours faible et moyen.
Il peut aussi tout lâcher.
Et ça commence par là, mettre une question en pratique...
Il faut bien que je le reconnaisse, j'ai été poussé à mettre la question de Dieu en pratique. Les événements m'ont
bousculé, acculé, dans le système de défenses, de repères et de repaires que je m'étais bâti « par la force des choses ».
J'ai été contraint de mettre ma recherche en marche, d'en faire une priorité, de sortir de mon trou. Ce qui, évidemment, remet tous les paramètres, même les plus anciens, en question.
Pratique ou pas...
A l'époque, Evelyne, mon épouse, nos cinq enfants et moi-même, vivions dans une ancienne maison de maître. J'en étais
aux environs de trente six ans et notre fille Manon, trois ans, était tombée bien malade. Elle était prise d'une toux irrépressible et rauque qui l'a progressivement dominée vingt-quatre heures
sur vingt-quatre. Elle devint pâle et sans forces, les yeux cernés d'ombres ne provenant d'aucune lumière.
Médecins, spécialistes et analyses se sont succédés sans succès.
Même mon père, que jamais rien ne semble atteindre, en était affecté.
Manon perdait du poids, et nous perdions pieds. Ses quintes de toux
nous chiffonnaient les nerfs comme du papier journal, avec toujours la même mauvaise nouvelle écrite dessus, dans un sang d'encre...
Quelques temps auparavant, Evelyne avait commencé, de façon passablement soudaine, à fréquenter une église régionale. Je trouvais
cela sans intérêt et un tantinet irritant. Je ne m'étais jamais préoccupé de Dieu, et de toute évidence, Dieu ne s'était jamais préoccupé de moi.
Or, voilà Evelyne, les enfants, ainsi que notre Manon malade, partis à la messe. Et leur retour fut mon premier étonnement.
Ma pensée s'est tue. C'était sans commentaire.
Ma fille ne toussait plus. Comme ça. D'un coup.
Au dire d'Evelyne, le « pasteur » avait prié pour elle.
Bon...
La chambre de Manon était contiguë à la nôtre, et la cloison qui les séparait était mince. Et voici que la nuit les
quintes de toux redoutables reprenaient. Et voici qu'à chaque fois que ces quintes reprenaient, Evelyne chuchotait une prière. Et voici qu'à chaque fois qu'Evelyne priait, la toux s'arrêtait.
Hum !...
Silence du ruminoscope.
Manon dormait et n'aurait de toute façon pas pu entendre les chuchotis de sa
mère. Alors, coïncidences ?...
Une fois. Bien sûr !
Deux fois. Sans doute que oui...
Trois fois...
Une nuit suivante, une quinte de toux reprit.
Evelyne dormait profondément et ne réagissait pas.
La quinte se prolongea.
Je réveillais doucement une partie de ma moitié : « Evelyne, Manon tousse »...
Un chuchotis, et plus de toux...
Ça c'est fort !...
Et moi, j'ai l'air malin dans l'histoire...
